Archives, informations, recherches, généalogie, antécédents : Di Costanzo, Balestrieri, David...puis souvenirs scolaires, références musicales...
cliché n°1
Caractéristiques de ma villa :
Ma jeunesse : arrivé en ce lieu à l'âge d'un an, j'en sortis à l'âge de 27 ans. Mais que d'évènements se sont déroulés durant cette période. Tout d'abord, je lui dois la vie. Je suis sorti in-extremis d'un appartement occupé brièvement pour son insalubrité. En effet, après être né Rue du Capitaine Drouin, lieu très sain, il a fallu déménager rue du Ravin. Comme son nom l'indique, le pourcentage hygrométrique était si élevé que les meubles moisissaient (sic mes parents). Ordre du médecin d'abandonner d'urgence l'endroit. Mes parents ont l'opportunité d'occuper cette villa de rêve. Avant même l'âge de la parole, je découvre sur les murs de la chambre à coucher de mes parents une fresque signée Callède, je suis subjugué par les personnages. Ils semblent s' animer quand je les fixe. Cet art pictural descriptif met en scène une histoire cohérente dont le sujet m'échappe, les individus sont dessinés à l'échelle un demi. Avant même l'âge de lire la musique, sur les quatre murs, des notes accrochées à une portée musicale accompagnent la fresque à personnages multiples. Décor idyllique et fascinant pour un gamin. La fenêtre orientée vers le soleil levant mettait plus de relief au décor.
cliché n°2 : une pompe manuelle à gauche, un petit bassin de réception, un trou de conjugaison avec la buanderie attestent d'une présence de citerne à réserve d'eau, construite dans les fondations de la maison. Sous le soleil éblouissant, deux jeunes gringalets ont un lieu de rendez-vous, la cour. Il s'agit d'Albert Di Costanzo et de Micheline Coppola (fille cadette de la surveillante générale du Lycée Maupas). La villa verra naître Marie en 1938 et son frère Albert en 1941. Ce 19 janvier, jour de naissance de ce dernier, il faisait une journée éclatante comme celle que nous découvrons sur le cliché. Aussi, cherche-t-on l'ombre à l'abri d'un bignonia aux ramifications géantes!
Cliché n°1.-Initialement, la large baie ouverte et exposée à tout vent sera transformée en véranda vitrée. Hélas! En 1943, l'obus allemand tombé tout près Rue Mellet fera voler en éclats vitres, encadrements, portes...Spectacle de désolation. De ce balcon, l'embrasement du port, les bombes éclairantes, les palpitations de la ville... On pouvait palper, ressentir les moindres mutations de la cité. Ces images fortes de votre jeunesse ce sont celles qui se gravent en votre mémoire sans pouvoir les extirper. Elles sont si riches qu'elles sont sources intarissables qu'on prend plaisir à évoquer.
Situation : Rue des Aurès, c'est-à-dire sur les hauteurs de la ville, dominant les horizons marin et terrien. Situation géographique? Philippeville, Skikda actuel ou Rusicade au temps des Romains. Le cliché date de 1930 environ. Les terres environnantes sont encore plantées de ceps de vigne. Elles appartiennent à Monsieur Di Meglio. (v. Plus loin). Nous y connaissons un calme absolu. L'exode rural amorcé en 1945, en accelerando va envahir l'alentour. Un bidonville prend naissance juste devant notre porte d'entrée. Nous allons apprendre à cohabiter avec l'indigène courtois et respectueux envers ma famille.
Etendue de la parcelle : 65a, soit 6 500 m2. Aménagements : balançoire rustique, terrain mixte servant à la fois au tennis et au basket. Valeur immobilière? Actuellement, aucune idée. Valeur affective? Inestimable si elle devait se régler en dollars ou en euros.
Arboriculture : arbres de toutes essences :
a) citonniers, orangers, mandariniers, néfliers, amandiers (amandes amères et douces), laurier sauce, frênes, mimosas...
b) arbustes : bougainvillier, jasmin
c) florilège de plantes aromatiques et décoratives : stélitzias, rosiers nains, rosiers grimpants, treilles de rosiers...de toutes les couleurs, de tous les parfums.
Vue son étendue, mon père agriculteur aura bien des difficultés pour entretenir à la fois sa propriété agricole et la parcelle de la villa. Chaque année, un chantier de plusieurs hommes venait remuer la terre pour maintenir sa fertilité.
Dépendances : d'abord son indépendance. Soumise aux restrictions exigées par la sécheresse d'été, deux citernes de récupération d'eau de pluie avaient été bâties. Quant aux dépendances proprement dites, elles étaient spacieuses et fonctionnelles : une buanderie prolongée d'un salon de jardin suivi d'un poulailler couvert d'une gigantesque glycine tout cela ajoutait au cadre féerique comme si l'Eden nous était offert avec générosité. Une autre dépendance moins esthétique construite à distance servait de débarras et au-dessus un garage, de plain-pied sur la rue passante.
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Quelques souvenirs évoqués pêle-mêle :
1°° Le marchand ambulant de charbon.
Observation du cliché. -Les charbonniers sont ici dans une rue centrale de Philippeville. Selon l'inclinaison de la rue, et selon les balcons, il se pourrait que ce soit la Rue du 3° Bataillon d'Afrique ou une autre adjacente. Aujourd'hui, on penserait au quartier Juif par le port du chapeau chez les hommes. Mais, à l'époque tout le monde le portait. De plus, le costume traditionnel de la femme juive ne ressemble guère à celui de la femme au balcon.
- "T'chabô ! T'chabô ! ...Ti vou di charbou m'dam ?" " Ainsi, avant de pénétrer au centre ville comme ici, nous étions les premiers sollicités pour l'achat de charbon de fabrication artisanale. Il venait des forêts situées entre Collo et Philippeville. Il nous servait à griller les graines d'orge et de pois chiches, à défaut de café pendant la période de restriction. La grand-mère Philomène Baletrieri l'utilisait comme unique énergie pour cuisiner. Malgré la situation de son appartement au centre ville, Rue Clémenceau, elle ne disposait que d'une table de travail conçue avec des kanouns intégrés. Pas de gaz ni de plaque électrique. Une anecdote dramatique : un indigène dans son kiosque de petit commerçant, désirant passer la nuit sur place, lors des périodes de froid, a voulu se chauffer avec un kanoun( a) de fortune, on le trouva raide mort, victime du monoxyde de carbone.
(a) ne pas confondre kanoun ou brasero avec Qânoun ou loi (phonétiquement nous retrouvons le Droit Canon ou Qânoun dans la législation ecclésiastique chrétienne : surprenante coïncidence)
2°) Le marchand ambulant d'huile d'olive.
(cliquez pour l'agrandissement)
Certainement de la même origine, la Kabylie, ayant franchi la "Porte des Aurès", passant d'abord par notre rue, les marchands d'huile hélaient leurs clientèles. Assidûment, surtout pendant les restrictions de 1939 à 1945, maman accourait avec sa bouteille vide pour laisser couler ce liquide visqueux, opaque : huile première pression à froid. La véritable, si fruitée, si forte que j'en étais arrivé à ne plus pouvoir la diréger. Aujourd'hui, je paierai cher cet authentique breuvage connu sous le nom de "zit zitoun". Sortie des peaux de chèvre par un bec culotté de vieilles huiles adhérentes, chargée en bissac sur un âne résolument soumis aux exigences du vendeur, régal sublime, cette huile verdâtre on la savourait conquis par sa fraîcheur et sa saveur fruitée. En l'étalant sur une tranche de pain aillé couvert d'un lit de tomate du jardin, le tout parfumé d'origan... Oum! Delicious! Souvenirs olfactif et gustatif exquis.
3°) Le mariage animé par la raïta, le T'boul et les danseuses.
Dans d'interminables trilles répétées sur quatre notes immuables, la raïta emplissait les soirées et une partie de la nuit lors des mariages. Vous noterez que le gonflement des joues proscrit pour les instruments à anches ou à embouchures est ici judicieusement utilisé, le souffle en continu est une technique digne de prouesse. Le trompettiste Dizzy Gillespy, le maître du Bop l'a utilisée mais avec une interruption, le temps de transformer les joues surgonflées en réserve d'air, comme un biniou. Tandis qu'ici le musicien fait rentrer l'air par le nez, une partie va vers les poumons, l'autre sert à alimenter la colonne d'air de l'instrument. De ce fait, les joues que vous voyez resteront constamment gonflées par respiration nasale. On note qu'il appuie ses lèvres sur une rondelle afin de ne pas perdre le moindre filet d'air. Le rejet d'air vicié se faisant par les narines. Véritable exploit d'une production d'air en continu qui permet d'enchaîner les sons sans aucun silence musical. Je me suis mesuré à cette technique, en vain.
Accompagnée du percusionniste au "Te Boul'"(1), la raïta m'endormait dans cette ambiance de fête. Quand le stretto atteignait son apogée, pas avant 23h., se greffait alors le "you-you" des femmes. A distance, on partageait cet instant extatique : l'assistance en transe jubilait, la danseuse déhanchée, dans des positions lascives, récoltait ses sous en son sein avant de quitter la piste. Se contenter de Khamsa sourdis auraient été humiliant pour elle, au contraire, la gente masculine trouvait là l'occasion d'étaler ostensiblement leurs richesses en offrant de gros billets. Pas de salle louée, tout se déroulait dans la rue envahie pour la circonstance. Bâches pour s'abriter, tapis pour assister et consommer. Quand papa rentrait à son domicile en charrette ou en camionnette, il fallait traverser avec déférence l'aire des réjouissances . En soirée, on doublait parfois l'effectif des musiciens. Il en était ainsi les samedi, dimanche et souvent le lundi, le troisième jour semblait être plus calme.
Les duos se faisant à l'unisson, mon seul regret est de n'avoir jamais entendu qu'une musique monodique . A défaut de diaphonie ou de polyphonie, il faut chercher l'originalité dans la subdivision du demi-ton en commas. Ce qui donne une couleur suffisante à la ligne mélodique.
(1) "Té Boul" est une onomatopée que l'appellation de l'instrument lui doit. "Té" : est le produit par une fine badine d'olivier sec, tenue à la main gauche. "boul'" manchon avec une boule à l'extrémité. Le fût de taille à peu près identique à celle de l'ex-garde champêtre du village n'a pas de bords. Les deux accessoires se concertent pour introduire une rythmique syncopée sans cesse répétée : " te-baba, te-baba, tebatebatebaba..." cette formule répétitive a pour effet de ne pas laisser votre corps indifférent. Pour cela, il faut se laisser investir par ce folklore transmis de génération en génération sans l'avoir transcrit sur partition. Autre témoignage de la fidèle tradition orale.
"I chtah". Elle danse, avec ou sans voile selon son âge, selon l'éthnie. Des gamines, blé en herbe s'aventurent souvent sur la piste en imitant parfaitement la gestuelle ancestrale.
4°) Rupture avec la monde rural
( flèche rouge) . La villa haut perchée est encore dans une zone protégée par la culture intra-muros. Le taux démographique se manifestant non plus en zone rurale mais dans la périphérie immédiate de la ville, le quartier sera submergé d'habitations qui répondent à la demande urgente. Les premiers indigènes citadins se sentent déstabilisés. Ils me l'avouent. Aujourd'hui, on se rend compte que ce phénomène planétaire subit le contrecoup : on s'achemine vers un retour à la campagne. Malheureusement, les structures d'accueil manquent. L'accès à l'instruction devra être considéré comme un bilan positif. Mais toute concentration humaine engendre d'autres problèmes que je n'ai cessé de dénoncer.
Observation du cliché : par juxtaposition de plans, nous pouvons découvrir la Caserne Mangin côté cour. Puis, à gauche de la mosquée Sidi Ali Dib, la maison Grosso aux nombreux locataires. A droite de la pointe (2) de la mosquée l'Ecole Anatole France, anciennement l'école Cianfarani. Mes voisins et copains découvriront leur domicile. La maison Sayd. La maison André. Nous étions tous haut perchés à contempler la cité en expansion.
(2).- De mes souvenirs d'enfance, cette mosquée s'illustre d'une façon quelque peu originale. Elle se termine par un aiguillon
très haut et très effilé, facilement visible de mon balcon. Il sert à impressionner les musulmans qui ne vivent pas en conformité avec la religion. Du moins, c'est ce que Fatima, aide de maman, raconte. "Si tu désobéis, tu auras le dard dans ton oeil...". J'en suis encore impressionné. Mais le plus remarquable demeure les appels à la prière du marabout du haut du minaret. Je ne souviens pas qu'ils se soient confondus avec les cloches de l'angélus. Ces appels s'imposaient dans une tonalité lugubre, lorsqu'au moment des vendanges, on se levait tôt. Dans le silence matinal, mise en relief, la voix du muezzin s'amplifiait et couvrait la ville avec encore plus de puissance. Mêlées aux rares chants du coq dans des dialogues interminables et tout aussi perceptibles, ces sonorités continuent de raisonner en moi comme si c'était hier. J'étais adolescent en partance pour la campagne. C'était mon" Il est 5h., Paris s'éveille".Gérard.
(liquez pour le plein écran)
Le cliché illustre parfaitement le "t'boul". De fabrication artisanale, après séchage de la peau d'animal avec étirement au sol pendant plusieurs jours, cet instrument à percussion produit deux sons opposés par l'échelle sonore. La baguette que l'on voit donne une sonorité aiguë d'où l'attribution de l'onomatopée "té" tandis que le son grave percutant la peau opposée produit une résonance qui rappelle les tambours du Bouroundi. Ces infra-sons vous prennent aux tripes.