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Aujourd'hui, la Ste-Solange. Et mémoire d'une certaine Angèle.
Combien de personnes discrètes finissent aux oubliettes parce que leur vie fut des plus modestes. S'il en est une que la mémoire me demande de ne pas passer sous silence, c'est bien Angèle, cousine de Philomène Balestrieri née Mattera. Son mari, coiffeur dans la Rue du 3° Bataillon d'Afrique (1), m'a coupé les cheveux lorsque j'étais encore en culotte courte. Il était connu sous le surnom de "P'tit-Bras", en raison de la longueur de ses membres supérieurs, en apparence un peu plus courts que le modèle standard. Loin d'être un handicap, cette morphologie lui permettait de moins se fatiguer pour la coupe-hommes.
Ce qui me suggère de parler de cette famille très honorable c'est d'abord, le courage de leur fille, Solange, PFAT (prononcez péfate). Engagée volontaire comme infirmière durant la 2nde Guerre Mondiale, elle fut blessée aux jambes. Ce jour-là, sous le feu nourri de l'ennemi, elle "crapahutait" avec courage, avec une seule obstination : avancer, avancer sans penser au repli. Elle rampait sans relâche. Malgré la température hivernale, elle sentait ses jambes très chaudes (sic). Elle eut le réflexe de se retourner, la seule fois c'était pour constater que ses jambes brûlaient. La chair se consumait. Elle maintint le cap, sans broncher. Puis, elle perdit connaissance pour se réveiller à l'"hosto". Plus tard, elle sera contrainte, par souci esthétique de porter à vie des bas opaques très épais pour dissimuler les chairs pendantes. Je l'ai vue sans bas, les cicatrices étaient bouleversantes. Elle se mariera. Depuis, je ne l'ai plus revue. Mais le souvenir d'elle m'est resté profondément ancré. A mon avis, recevoir une citation pour un acte de bravoure c'est la moindre reconnaissance. Mais, ces breloques finissent dans un tiroir en ne laissant que piètre souvenir. Si par ces quelques modestes lignes je suis arrivé à rétablir une tranche de vie qui mérite les honneurs, alors, mon objectif est atteint.
Cette famille avait eu deux enfants : un garçon et une fille Solange. Leur maman, Angèle, habitait au rez-de-chaussée de la villa spacieuse (2) de mon oncle Balestrieri Jean, Rue du Ravin. Elle resta plusieurs mois à languir, sans nouvelle de sa fille au front. Tous les jours, je l'entendais se lamenter. Tristes pleurs. Pleurs déchirants. Appelant sa Solange. Elle aurait voulu toujours considérer celle-ci comme une gamine. Or, l'héroïne, en adolescente accomplie, a voulu se prouver et lui prouver qu'elle était capable de s'émanciper. Qui n'a pas connu cette période critique? Ainsi, elle s'engagea. D'où la peine exacerbée, les mille regrets de sa maman...En vain, Angèle mourra en appelant sa chère fille Solange. Comme mémé, au premier étage appelait son petit-fils Roger. A chacune de mes visites jusqu'en janvier 1945, jusqu'au décès de la doyenne Philomène, la villa était devenue la villa des lamentations. Quand le moral faiblit, l'organisme se fragilise. Philomène désespérée, refusera de lutter et Angèle ne pourra résister aux agressions des cellules anarchiques. En effet, comme une grande peine peut être la cause des pires maladies, Angèle en sera victime. Cette maladie incurable, à l'époque, on n'osait pas encore la nommer cancer. Pas encore de soins palliatifs. Au dernier stade des ganglions atteints, devant sa souffrance, la vulnérabilité d'un gamin que j'étais m'affecta profondément . Rester immobile, sans pouvoir intervenir, en me prenant pour témoin, planté devant la malade alitée qui geignait de douleur, comment l'oublier?
Les bienfaits de la Guerre...!!! Je rappelle donc qu'à la même époque, dans cette même villa sise à Philippeville, Rue du Ravin, sont mortes pour la même raison deux personnages d'un certain âge n'ayant pas supporté que leur chéri les laisse sans nouvelles. Philomène Balestrieri, homonyme belle-mère de la précitée, elle pour son petit-fils Roger en mouvement à Cassino, et Angèle Di Scala pour sa fille engagée PFAT.
P.S.- Je serais heureux de retrouver trace des descendants. La généalogie familiale ne les mentionne pas.
(1).- Le langage de la Rue du 3° Bataillon d'Afrique. Par sa désignation, il n'a rien de commun avec l'armée. C'est le quartier qui peut se targuer d'être le Centre Académique du Langage "Pataouète". Si le "Pied Noir" possède un accent reconnu universellement, celui du 3° Bataillon, une pointure au-dessus, excelle dans la syntaxe et dans l'exagération des sonorités syllabiques. Il s'agit d'un îlot en majorité des Napolitains, ayant la réputation d'être populaire et de propager cette culture alentour. A ce jour, le Napolitain continue à écrire phonétiquement dans la correspondance, ce qui laisse le champ libre dans les extravagances du langage. Au diable la grammaire de Port Royal. C'est donc ici que le folklore crûment servi est le plus présent. C'est ici que l'accent Bônois trouve son concurrent. C'est ici que les métaphores donnent une couleur locale comme nulle part ailleurs. Comment cette langue s'est-elle affirmée? Bien sûr il existe l'accent de Bab El Oued ayant pour siège Alger, celui de Bône très coloré aussi ( Ac les Oss de té mor j'fais des baguettes à tambour...) mais le Cagayous du 3° Bataillon est scrupuleursement sauvegardé dans cette rue de génération à génération. D'ailleurs, l'Ecole Ferdinand Buisson faisant partie du périmètre de recrutement, l'instituteur avait ce mérite de corriger la linguistique fantaisiste, mais il restait toujours un fond immuable quand le bougre d'élève se retrouvait en famille : ( Gasparette y se régardait pareil que si on se l'avait pnotisé comme un sonambule..). Changer de registre dans ce milieu aurait été perçu comme une forme de pédantisme. Sans ce germe, nous n'aurions peut-être pas connu le best-seller "La Parodie du Cid" 1941 d'Edmond Brua, auteur Philippevillois (1901- 1977).
(2) La villa sise au terminus de la Rue du Ravin avait été acquise par Jean Balestrieri, frère de ma maman. Il serait banal de parler de l'immense bâtisse sans évoquer l'histoire familiale. Elle fut achetée peu avant la fin de la Guerre puisque Philomène Balestrieri y est décédée le 7 janvier 1945. Hormis les malheurs survenus en plus des deux disparus citées ici, il y eut en 1949 René Balestrieri, victime d'accident à 20 ans. Bref, cette maison ne connut pas toujours des évènements fastes. Ce que je veux souligner réside dans le fait qu'avec cette acquisition tout va changer dans les moeurs.
Dès qu'ils ont foulé le sol Philippevillois, nos ascendants d'origine terriennes ont élu domicile sur leur lieu de travail.. La scolarisation des enfants nés dans les années 20 est demeurée précaire ( je pense à Roger et Pierre Balestrieri). Lever aux aurrores, coucher au crépuscule, faire la navette entre la ferme attractive et l'école enclavée, il fallait faire preuve de dispositions particulières pour étudier. Ce sera le cas de deux générations de 1890 à 1930. L'obligation scolaire de Jules Ferry fait son effet dans les esprits, à mon sens partiellement..L'objectif premier d'un agriculteur est de faire des agriculteurs à travers sa descendance. Le conditionnement se fait sur place. L'orientation professionnelle assurée.
Dès la Seconde Guerre Mondiale, on assiste à un renversement des tendances : à l'exode urbain succède l'exode rural potentiellement supérieur. Cette villa sise Rue du Ravin peut être prise comme échantillon pour illustrer cette importante transhumance humaine.
Elle fut achetée après avoir reçu une bombe allemande dans ses entrailles. Bombe qui n'explosa pas mais qui laissa un trou béant au milieu de la cuisine. Sitôt restaurée, elle fut habitée par les Balestrieri, les Di Scala et surtout une partie de la mechta du Beni Melek. Ces occupants, tous confondus, témoignent que la page est vraiment tournée. Le caractère essentiel à cette observation c'est qu'on commence à tourner le dos à la vie rurale, Européens et Indigènes. Ce phénomène loin d'être pris en compte par la Métropole déjà préoccupée à panser les plaies de la Guerre, ne sera pas sans conséquence pour l'avenir historique du pays, car l'échantillon que je vous présente se produira à des centaines de milliers d'exemplaires. Ma villa aussi, à la même période, sera submergée par de nombreuses mechtas désireuses d'avoir un toit solide...Cogitez, messieurs!
NB.-Angèle occupait le rez-de-chaussée( fenêtre ouverte) les Balestrieri, propriétaires, étaient au 1er. Les volets clos dissimulentune série de drames que seuls les murs parlants peuvent évoquer. En janvier 1945, Philomène Balestrieri est décédée dans cette chambre. Quatre ans après, en 1949, ce fut le tour de René Balestrieri. Les cris déchirants d'une mère qui perd son enfant resteront gravés dans ma mémoire d'adolescent. (cliché partiel tiré par Jean-Philippe Balestrieri en 2009)